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"Je viens de loin, j'écris en français" : la deuxième saison débute le 16 octobre !

"Je viens de loin, j'écris en français" débute sa deuxième saison le mardi 16 octobre à 19h avec Doan Bui, journaliste à L'Obs.

Lancées en 2017, les rencontres  "Je viens de loin, j'écris en français" de l'Alliance française Paris Île-de-France donnent la parole à des auteurs (réalisateurs, scénaristes de bande-dessinées, écrivains...) venus d'ailleurs qui ont choisi de s'exprimer en langue française.

Au cours de cette soirée, Doan Bui évoquera en compagnie de Bernard Magnier son travail autour de la question de l'exil et le lien qu'elle entretient avec le pays de ses parents, originaires du Vietnam.

Cet événement est gratuit et ouvert à tous.

Inscription conseillée sur invitation@alliancefr.org

Doan Bui 

Née en France de parents vietnamiens, Doan Bui est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. Journaliste au magazine hebdomadaire d’actualité L’Obs, elle obtient en 2013 le prix Albert-Londres pour Les fantômes du fleuve, son reportage sur les migrants qui tentent de pénétrer en Europe en passant par la Turquie. Dans Le silence de mon père paru en 2016, elle remonte le fil de la vie de son père qui a perdu la parole suite à un AVC. Son enquête, entrecoupée de souvenirs de sa jeunesse entre le Mans et les expéditions dans la communauté vietnamienne en région parisienne, fera éclater un secret de famille et la mènera, sans surprise, au Vietnam. Cet ouvrage lui permet de remporter la même année le prix Amerigo-Vespucci ainsi que le prix littéraire de la Porte Dorée.

 

Extraits de son livre Le silence de mon père, l'Iconoclaste, 2016

"Mon père rentra à la maison après plusieurs mois dans son centre de rééducation. Ma fille grandissait. Je me rassurais, persuadée qu’elle et mon père apprendraient à parler ensemble. Mais elle prononça ses premiers mots, papa, tortue, compote, formula ses premières phrases. Mon père, lui, resta muet. Mis à part ces quelques mots, toujours les mêmes, qu’il ânonnait. Merci. Bonsoir. Avec cette nouvelle voix d’outre-tombe, cette voix d’aphasique." page 23

"Mon père n’avait pas vingt ans quand il est arrivé en France. Il ne connaissait pas un mot de français. Il était inscrit en faculté de médecine. Studieux, il assistait à tous les cours sans en comprendre le moindre mot. Il apprenait tous ses polycopiés en phonétique. Aujourd’hui, il se retrouve exactement dans la même situation. Perdu dans un pays dont il ne comprend plus la langue. Ses facultés intellectuelles sont intactes. Mais il est Lost in translation, égaré dans un univers dont les signes lui sont incompréhensibles. Il a grappillé quelques mots, à force. Bonjour. Bonne nuit. Ami. Le plus souvent, il sourit aimablement ou fait semblant de suivre la conversation en la ponctuant de « oh » concernés." page 36


"Je
Dire « je ». Un truc de « Français », dirait-on chez nous. Le pronom personnel m’embarrasse. Je voudrais barrer ce « je » impudique qui me définit pourtant, moi, la fille de mon père. Je veux raconter mon père, raconter les miens et déjà, je fuis. Je me cache derrière le « nous », nous, notre famille, notre clan. Je suis « Doan Bui », mais nous sommes en vérité quatre autres « Doan Bui » dans ma famille. Le prénom est accessoire dans la culture vietnamienne. L’identité se décline toujours en donnant d’abord son patronyme, Bui, qui représente l’appartenance à un clan. Dans mon cas : Bui Doan Thuy. Doan : le nom de famille de ma mère. Thuy : mon vrai prénom, mon prénom vietnamien." page 63

"On n’habite pas un pays, on habite une langue, disait Cioran. Mon père n’a jamais habité le français. La langue française massacra son prénom, si compliqué qu’il fut obligé de l’abréger. « Appelez-moi Zoum » , disait-il à tous. Je compris bien plus tard que c’était une francisation approximative de son prénom vietnamien. Ce « Zoum » à la française n’avait pourtant rien à voir avec son prénom prononcé correctement. Je m’interrogeais : pourquoi mon père s’était-il choisi un sobriquet si ridicule ? Zoum, on aurait dit le nom d’un chien de dessin animé, Zoum, le copain du pingouin T’choupi ou de l’ours Baloo. J’enviais mes camarades dont les parents s’appelaient Patrick ou Jean. La merveilleuse simplicité des prénoms français. Les nôtres étaient si difficiles à retenir qu’ils nous reléguaient dans un oubli instantané. Le non-prénom de mon père en avait fait un être sans identité condamné à une non-existence."
page 82

"Chez nous, la réalité était pourtant bien différente. Ma mère, qui parlait si bien français, détenait l’arme du langage et s’exprimait souvent à la place de mon père. J’ai toujours vu mon père comme une ombre, un satellite gravitant derrière l’astre de la maison, ma mère. Ma mère et ses envolées furieuses, ma mère omniprésente, possessive, tyrannique, ma mère, une version asiatique de la mère de La Promesse de l’aube. À chaque relecture de ce livre, je la vois sous les traits de Mina tentant de transformer le petit Romain en champion de tennis puis en virtuose du violon (sauf que ton frère, lui, était vraiment TRÈS doué!). Et quand je jouais du piano, ma mère, devenue une vraie mélomane, mettait la ballade n° 1 de Chopin interprétée par Claudio Arrau et me tannait : « Comme ça, tu dois jouer ! Avec sentiment ! Tu ne mets pas assez de sentiment ! »." page 125

"À Hanoi, mon visage et mon prénom racontent déjà mon histoire. Celui d’une Viêt-kiêu, une Vietnamienne de la diaspora. En France, dans mon propre pays, on me voit comme une étrangère (version polie : le « vous parlez bien français » ; version « pénible » : ceux qui me saluent dans la rue d’un ni hao sonore, « bonjour » en chinois). Au Vietnam, dans ce pays qui m’est finalement si lointain, on me reconnaît vietnamienne, alors que je ne parle pas, ou si mal, la langue. Bombardée de questions, je dois sans cesse dérouler ma vie, mon identité, le parcours de mes parents. Parfois, j’ai la tentation de mentir : « Sorry, I don’t speak Vietnamese. I am Japanese ! » Perturbée d’être sans cesse ramenée à ce double je. Viêt-kiêu. Au guichet de la police de l’aéroport, à l’hôtel, dans le taxi, je dégaine à tout moment la phrase magique que j’ai apprise par cœur. Pourquoi êtesvous venue au Vietnam, ma sœur ? Tourisme, affaires, visite ? Non, di tham mo. Je suis ici pour me recueillir sur la tombe de mes ancêtres. Soupir extasié et respectueux de mon interlocuteur. Hochement de tête et applaudissements. Oui, ma sœur, tot lam, tu fais bien, c’est important de se souvenir des ancêtres" page 174

"Pour nous intégrer, nous nous sommes désintégrés. Nous voulions tellement être français. Nous avons appris à boire du vin rouge, à reconnaître les fromages, lire Rabelais et Céline et Proust, cuisiner une blanquette, applaudir les Bleus, chanter la Marseillaise, révérer le modèle républicain mais rien n’y faisait : c’était comme courir après une ombre. L’identité française ce merveilleux mirage, restait insaisissable. Alors nous nous cherchions une communauté de substitution, la plus éloignée possible de nos origines, à se demander pourquoi nous les méprisions tant, ces origines. Nous fustigions le communautarisme à l’américaine, et nos cousins californiens tout simplement fiers d’être Asian-American. Ma soeur Bui 2 rêvait d’être juive, elle voulait s’installer dans un kibboutz, mon ami Stéphane s’imaginait « rebeu », comme ses copains. L’un et l’autre ont quitté la France, c’était tellement plus simple de se sentir français ailleurs." page 176

 

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